9 décembre 2025

TAI célèbre ses 40 ans : Repères historiques (Texte 1/3)

capture d'écran sur un article sur les regroupement des organismes de théâtres

Repères historiques : l’émergence d’un milieu théâtral professionnel au Québec et la fabrique d’un tissu associatif

Introduction

En 2025, TAI a soufflé ses 40 bougies. Quarante ans au service des théâtres producteurs, à porter leurs aspirations, revendiquer leurs particularités et défendre leurs intérêts. La fondation de TAI en 1985 suit le besoin qu’ont eu les compagnies institutionnelles de se regrouper afin de faire valoir leurs spécificités au moment où le milieu théâtral québécois, après s’être structuré et consolidé, vivait une segmentation de ses pratiques et de ses acteurs. Elle se situe à la croisée d’événements historiques qui ont jalonné la vie associative du milieu théâtral québécois : la tenue des premiers États généraux du théâtre québécois en 1981, la création du Conseil québécois du théâtre (CQT) en 1983 et la dissolution de l’Association des directeurs de théâtre (ADT) l’année suivante. Bien avant que le récit collectif n’accorde aux membres de TAI le statut d’institution, le théâtre institutionnel s’est taillé une place prépondérante au sein de l’écosystème théâtral québécois. Les 40 ans de TAI sont l’occasion d’explorer la notion d’institution théâtrale pour mieux relever la spécificité et les enjeux de ces compagnies.

Structuration et consolidation de l’après-guerre

L’activité théâtrale de langue française prend réellement son envol au Québec à la fin des années 1930 après des débuts difficiles et une quasi-disparition des quelques troupes de théâtre lors de la crise économique de 19291. La pratique théâtrale demeure encore artisanale, peu structurée et correspond davantage à un divertissement commercial qu’à une forme artistique2. Si la décennie suivante voit la multiplication des compagnies, peu parviennent à survivre et à atteindre une taille critique dans un contexte où leurs revenus dépendent quasi exclusivement de recettes de billetterie aléatoires.

Les années 1950 marquent le début de la structuration et de la consolidation du théâtre québécois en un écosystème d’acteurs interdépendants et interconnectés : compagnies, corporations professionnelles, syndicats, organisations patronales, associations représentatives, lieux de diffusion, organismes subventionnaires, structures de formation.

Le soutien étatique s’organise et s’institutionnalise pour permettre le développement d’un théâtre professionnel québécois, jusqu’alors embryonnaire. Le Conseil des arts du Canada voit le jour en 1957, une année suivant la fondation du Conseil des arts de Montréal, afin de soutenir la croissance du milieu dans l’effervescence de l’après-guerre et permettre sa professionnalisation. Le ministère des Affaires culturelles est créé en 1961 avec l’intention de faire « de la province de Québec le centre de rayonnement de la culture française en Amérique »3. Il devient le ministère de la Culture et des Communications du Québec en 1993 avec la création du Conseil des arts et des lettres du Québec. La volonté est forte d’internationaliser le Québec et de placer la province sur la carte des hauts lieux de la culture avec, entre autres, l’ouverture de la Place des Arts en 1963 et l’accueil de compagnies internationales. Pour y parvenir, les instances publiques vont favoriser un théâtre « de prestige »4, similaire à celui qui est joué dans les grandes capitales culturelles du monde occidental.

La formation théâtrale s’institutionnalise elle aussi avec l’ouverture du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec en 1954, l’École nationale de théâtre en 1960 puis de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM en 1969. Le Centre des auteurs dramatiques du Québec, voué à développer la dramaturgie québécoise, ouvre ses portes en 1965 et constitue l’un des premiers organismes de services pour la communauté.

À mesure que le milieu se structure et que ses acteurs grandissent, le tissu associatif se développe pour répondre aux besoins de représentation et d’intermédiation. Organisation patronale, l’Association des directeurs de théâtre voit ainsi le jour en 1964. Dès son origine, l’ADT reçoit le mandat d’administrer et de gérer les règles de la scène édictées par le principal syndicat d’artistes, l’UDA – Union des artistes, créée en 1937 et dont le champ d’intervention se limitait jusqu’alors aux secteurs radiophonique et télévisuel.

Malgré son nom, l’Association canadienne du théâtre amateur (ACTA), créée en 1958, représente plusieurs compagnies professionnelles. Elle deviendra l’Association québécoise du jeune théâtre en 1972 après un changement stratégique et un virage idéologique5. Son mandat prend un virage politique avec la volonté d’accroître le soutien public au théâtre de création, principalement nommé « jeune théâtre » à cette époque.

Complexification du tissu associatif

Alors que ces trois principaux organismes (ADT, UDA et ACTA) représentent et régissent la pratique théâtrale professionnelle de l’après-guerre, les années 1970 et 1980 marquent un tournant dans le développement du milieu théâtral. Avec la professionnalisation et la structuration du milieu, l’écosystème théâtral voit les relations entre ses acteurs se complexifier et les structures de représentation et de service se multiplier.

En effet, les intérêts à défendre se raffinent selon que la pratique théâtrale s’enrichit et se spécialise : le temps de la polyvalence au sein des troupes est révolu, les métiers de théâtre et les rôles tendent plutôt à une hyperspécialisation6. Parallèlement, l’écosystème consolide ses espaces de concertation avec la création d’associations professionnelles et d’organismes de représentation : Association nationale du théâtre multiculturel (1973), Association des travailleurs et travailleuses du théâtre autonome autogéré du Québec (1976), Centre québécois de l’Institut international du théâtre (1979), Association québécoise des marionnettistes (1981), Maison québécoise du théâtre pour l’enfance et la jeunesse (1982), Société professionnelle des auteurs, des compositeurs du Québec et des artistes entrepreneurs (1981), Association des professionnels des arts de la scène du Québec (1983), etc.

L’expertise nichée et le domaine d’action limité de certains de ces organismes (par exemple, l’Association de théâtre de marionnettes pour enfants) reflète la nécessité qu’ont les différents champs de pratique du milieu de se regrouper et de revendiquer l’amélioration des conditions de création. Le milieu se purge lui-même en fonction des besoins exprimés et ce, d’autant plus que la plupart des organismes sont financés par leurs membres. Les organismes naissent, grandissent, mutent, périclitent selon la réalisation, l’évolution et la pertinence de leur mission7. Ainsi, la disparition en 1984 de l’ADT, structure devenue obsolète et inadéquate pour défendre l’ensemble des intérêts de ses membres, donnera naissance dans la foulée à quatre organismes de représentation8 : Théâtres Associés Inc. (TAI) en 1985, l’Association des producteurs de théâtre privés (APTP) en 1986 et Théâtres Unis Enfance Jeunesse (TUEJ) la même année ; puis un peu plus tard à l’Association des compagnies de théâtre (ACT) en 1989.

En 1983, conséquence directe des Premiers États généraux, le Conseil québécois du théâtre est mis sur pied et devient la première structure de concertation et de représentation d’un secteur artistique au Québec (suivie par la danse et la
musique). Le milieu franchit une nouvelle étape dans son développement : le temps où le milieu théâtral doutait encore de lui et se battait pour sa survie pure et simple laisse place à une période de maturation. Ses membres prennent conscience de leur place et de leur apport au sein de la société et acquièrent par ce fait la légitimité de revendiquer de meilleures conditions de pratique auprès des pouvoirs publics9. De plus, alors que le nombre élevé d’associations engendre de nombreux débats et tiraillements au sein du milieu – que certain·e·s perçoivent comme un signe de vitalité démocratique –, le CQT transmute cette effervescence grâce à ses structures de concertation et de collaboration.

Stabilisation de l’écosystème au tournant du 21e siècle

À la fin des années 1980, les deux Lois sur le statut de l’artiste vont offrir un cadre réglementaire pour mieux régir les relations de travail entre artistes et producteurs. Leur adoption continue de solidifier et de structurer le milieu associatif théâtral tel qu’il est aujourd’hui avec ses organisations syndicales et patronales sectorielles. L’Association des compagnies de théâtre (ACT) qui représente des producteurs sans lieux et l’Association québécoise des autrices et des auteurs dramatiques (AQAD) sont créées (respectivement en 1989 et 1990) à la suite de l’adoption de ces deux lois.

Depuis la fin des années 1990, le nombre d’organismes de service et d’associations de représentation demeure relativement stable, ouvrant une phase de stabilisation pour le milieu théâtral québécois. Cette période de rodage de sa vie associative donne l’occasion au milieu d’approfondir ses enjeux et ses pratiques à travers une plus grande concertation (seconds États généraux en 2007, les Congrès du théâtre tenus occasionnellement avec une thématique majeure, Plan directeur en 2021, NEF en 2026)10.

Par Morad Jeldi
En collaboration avec Rachel Billet


Notes pour cette section

  1. Lefebvre, P. (2011). Le désir de se projeter dans le temps. Cahier du participant remis lors du 12e Congrès québécois du théâtre (Conseil québécois du théâtre).
  2. Grégoire, A. (2001). « Les unions, qu’ossa donne ? La structuration du milieu théâtral québécois depuis vingt-cinq ans ». Jeu, (100), 94–99.
  3. Trofimenkoff, S. (1986). Histoire du Québec contemporain : le Québec depuis 1930, p. 711–719.
  4. Lefebvre, P. (2011). Le désir de se projeter dans le temps. Cahier du participant remis lors du 12e Congrès québécois du théâtre (Conseil québécois du théâtre).
  5. Rousseau-Corrivault, M. (1982). Compte rendu de « Crise de croissance : le théâtre au Québec ». Jeu, (22), 150–152.
  6. Cusson, C. & Hébert, L. (1985). « Dans le dédale des organismes : table ronde avec quelques représentants d’associations ». Jeu, (36), 80–94.
  7. Cusson, C. & Hébert, L. (1985). Ibid.
  8. Note de clarification (auteur·rice) : ces trois organismes ne représentent pas tous les anciens membres de l’ADT. Par exemple, les compagnies de théâtre sans lieu de diffusion attitré se regrouperont plus tard avec la création de l’Association des compagnies de théâtre (ACT).
  9. Cusson, C. & Hébert, L. (1985). Ibid.
  10. Conseil québécois du théâtre (2011). Les Actes du 12e Congrès québécois du théâtre. (Par exemple, le 12e Congrès en 2011 a été consacré au théâtre institutionnel et le 13e en 2015 au théâtre et à la diversité.)