Les institutions théâtrales : des enjeux spécifiques portés par TAI
Au fil du temps, les rôles et les dynamiques des institutions et du milieu se sont chevauchés, confrontés et complétés. Cette relation unique et complexe reflète la vaste palette de défis auxquels ces théâtres font face. Ces problématiques sont en constante évolution depuis quatre dernières décennies, bien que certaines rencontrées au moment de la disparition de l’ADT et de la naissance de TAI soient toujours brûlantes d’actualité.
En 1984 se tient le premier colloque des directeurs et directrices de compagnies institutionnelles organisé par l’ADT. Ce rassemblement, dont le but originel avait été de questionner la place des œuvres de création à l’intérieur des saisons, permet de faire le point sur la situation des théâtres institutionnels. Les directions dressent une liste de constats qui, quarante plus tard, conservent toujours leur pertinence : le poids de la double casquette gestionnaire/artiste des directions artistiques, la difficile composition des saisons (entre liberté artistique, préférences des publics et logique de rentabilité), le risque artistique devenu impossible à assumer financièrement, la dégradation de la place du théâtre dans la société32. Il est déjà question de mutualisation des services et des expériences entre compagnies. C’est notamment le cas avec les coproductions qui, si elles permettent d’amoindrir le risque financier, de proposer des spectacles d’envergure et de renforcer le maillage entre compagnies, diluent aussi les identités artistiques des théâtres. Les directions s’interrogent aussi sur la nécessité de soutenir et entretenir un répertoire théâtral québécois à ses balbutiements et de reprendre davantage les pièces issues de la dramaturgie québécoise.
Si ces enjeux occupent une place importante chez les institutions depuis la création de TAI, d’autres problématiques apparaissent sur le tard. C’est le cas de la transmission des directions artistiques au début des années 2010 confrontées à une vague de départs33. Depuis, toutes les institutions théâtrales ont vu leurs directions être renouvelées. Plus récemment, la pandémie de COVID-19 en 2020-2022 a fragilisé des pans entiers de l’écosystème théâtral. La période inflationniste qui a suivi la pandémie a lourdement grevé le budget affecté à la gestion des lieux de diffusion34, rappelant une fragilité inhérente aux institutions théâtrales : comment assurer sa mission artistique tout en entretenant, à même l’enveloppe de fonctionnement, des bâtisses dont l’entretien est de plus en plus coûteux ? La stagnation du soutien public après l’arrêt des aides pandémiques a fait émerger un nouvel enjeu pour les membres de TAI qui s’inquiètent d’une convergence des mandats artistiques : une homogénéisation des saisons et des missions des théâtres institutionnels est-elle en cours ? Une complémentarité, une saine émulation ou une dynamique de compétition déguisée face au manque de ressources financières ? Une conséquence des cahiers des charges tacites des conseils des arts ? Un retour du balancier du récent renouvellement générationnel à la tête des institutions ?
Ces problématiques et questionnements sont portés par TAI depuis sa fondation en 1985 à travers des actions de représentation politique. D’une part, TAI exerce une veille sur les politiques culturelles des trois paliers de gouvernement. Elle produit régulièrement des mémoires afin de mieux accompagner le législateur dans l’adoption de lois et de réglementation : mémoire sur le renouvellement de la Politique culturelle du Québec (2016), mémoires sur la révision des Lois sur le statut de l’artiste (2009, 2022), mémoire sur le Projet de Politique de développement culturel de Montréal (2024), par exemple. D’autre part, TAI prend position publiquement sur certains enjeux, réalise ou participe à des études sur les activités socioéconomiques et artistiques de ses membres (comme l’Étude sur la rémunération des artistes pour les seconds États généraux du théâtre en 2007) afin d’éclairer les instances publiques sur les réalités auxquelles les compagnies institutionnelles sont confrontées et les pousser à agir.
Dès sa naissance en 1985, TAI a également négocié des ententes collectives pour le compte des producteurs disposant de lieux de diffusion. Ces ententes encadrent les conditions de travail des principaux corps de métier du théâtre : les interprètes, les metteur·euse·s en scène et les chorégraphes avec l’Union des artistes, les concepteur·trice·s et autres professionnel·le·s techniques et artistiques avec l’Association des professionnels des arts de la scène du Québec et les auteur·trice·s, traducteur·trice·s et adaptateur·trice·s avec l’Association québécoise des autrices et des auteurs dramatiques. La négociation et la gestion des ententes collectives aboutissent à l’amélioration des conditions de pratique au sein du milieu, puisque les minimums négociés donnent un cadre de base qui est ensuite majoré selon les moyens de l’institution. Par exemple, c’est à l’occasion de la signature d’une entente collective avec TAI que le principe d’ajouter une rémunération horaire pour les répétitions des comédien·ne·s à la rémunération à cachet associé aux représentations a été obtenu. Au-delà des ententes collectives, les membres de TAI sont favorables au renforcement du filet global des artistes pour que la rémunération directe soit complétée par d’autres aides provinciales et fédérales. C’est pourquoi TAI assure une vigie permanente pour conserver le peu d’acquis existants (ex. protection de la CNESST) et contribuer à de nouveaux gains auprès de nos gouvernements.
Depuis quarante ans, les enjeux que rencontrent les membres de TAI apportent leur lot d’attentes, de consternation ou d’espoir qu’un espace de dialogue et de réflexion comme TAI permet de transformer en actions et en paroles porteuses de changement. En plus d’être un organisme de représentation et une association de producteurs, TAI est d’abord et avant tout un lieu de concertation, un rouage essentiel à la vie démocratique du milieu. Il donne l’occasion à ses membres, en se rassemblant et en se fédérant, de tendre un miroir dans lequel le théâtre institutionnel peut appréhender les formes et les contours de ses pratiques, confronter ses doutes et interroger son identité.
Au fil des défis rencontrés, les institutions théâtrales en reviennent ainsi à s’interroger sur leur place au sein de l’écosystème théâtral : quelle(s) relation(s) souhaitent-elles entretenir avec les artistes et les autres compagnies ? À travers les choix artistiques de leur direction, quel(s) rôle(s) veulent-elles jouer pour le milieu à moyen et long terme ? La définition d’institution théâtrale proposée en 2011 est-elle toujours pertinente aujourd’hui ? Leur manière de donner naissance à des œuvres à travers leurs modèles de production est-elle pérenne pour le milieu ? À quelques mois du prochain rendez-vous du théâtre québécois, la NEF, ces questions restent essentielles et méritent d’être posées à nouveau.
Par Morad Jeldi
En collaboration avec Rachel Billet
Notes
- Hébert, L. & David, G. (1985). Un théâtre en pleine dérive : entretien avec Gilbert David. Jeu, (36), 17–24.
- Conseil québécois du théâtre (2014). Proposition de balises pour l’évaluation des successions dans les compagnies de théâtre.
- TAI (2024). Mémoire présenté dans le cadre des consultations « Assurer la pérennité des institutions théâtrales québécoises ».